À plusieurs reprises lors de son point presse mensuel, hier matin, Pierre Gattaz pointe du doigt son pin’s «Un million d’emplois». «Des gens se gaussent de mon badge, s’en étrangle-t-il presque, drapé dans son honneur. Oui, nous voulons créer un million d’emplois. Qu’est-ce qu’ils font ceux qui nous critiquent? J’attends leurs propositions. Je dérange, eh bien tant pis!» Un peu plus tard, le patron des patrons en rajoute une couche à coups de questions rhétoriques: «Vous ne voulez pas créer un million d’emplois? Vous ne voulez pas faire baisser le chômage de 11 à 9%?»

Pour réussir le pari du pacte de responsabilité qu’il a, insiste-t-il, «applaudi», Pierre Gattaz propose une méthode: silence dans les rangs, chacun fait ce que disent les entreprises, et fissa, sans barguigner! «Nous avons entendu de très beaux discours pro-entrepreneurs du président de la République. Le train France avait déraillé, il est de retour sur les rails, mais je continue de voir des lois anti-pacte de responsabilité, j’ai très peur quand j’entends parler de pénibilité, de sanctions pour les PME qui ne concluent pas d’accord sur les contrats de génération, de rajout d’une cotisation patronale pour financer les partenaires sociaux, des stagiaires… Les propos de la ministre de la Culture sur la position du Medef à propos du régime des intermittents m’ont choqué. Il faut que le gouvernement et les parlementaires soient responsables et arrêtent de critiquer ce que nous faisons.»

Une fois de plus, Pierre Gattaz réitère la ligne sur le pacte de responsabilité. Pas question de contreparties – d’ailleurs, le patron entend bien rebaptiser l’«observatoire des contreparties» envisagé par le gouvernement en «comité de suivi du pacte» ou «comité de pilotage du pacte». Le Medef est très tatillon sur les 116 milliards d’euros de baisse des cotisations et des impôts sur les sociétés promis par François Hollande à l’horizon 2020; il veut engranger des mesures «dès le printemps 2014» et des «premiers allégements significatifs dès 2015» afin de «voir que ce ne sont pas que des mots». En revanche, comme il le fait depuis des semaines, le représentant patronal récuse toute idée de garantie de résultats, mesurables et vérifiables, en termes de création d’emplois: «La création d’emplois, c’est un objectif, c’est un projet», assène-t-il.

Au prix d’un extraordinaire tour de passe-passe, Pierre Gattaz range ensuite parmi les «engagements» du Medef dans le cadre du pacte de responsabilité ses principales revendications de libéralisation et de flexibilisation du marché du travail: «moratoire» sur les réformes législatives, liquidation des «verrous» qui, selon lui, «freinent» la création d’emplois dans certains secteurs, «simplification» des «obligations» liées à l’existence d’institutions représentatives du personnel dans les entreprises, etc. Exemplaire de cet enfumage à grande échelle : quand il adresse un geste très discret, et modeste, à la CFDT en préconisant la mise en place d’un «dialogue économique dans les territoires», Pierre Gattaz s’empresse de limiter la portée de cette ouverture, pourtant dérisoire: il compte bien laisser à ses Medef territoriaux le soin de «gérer le rythme» de ce dialogue et, ce faisant, il ne s’engage sur rien, une fois de plus! De Washington à Paris, derrière la mise en scène des uns et des autres, le patronat tient partout le même discours: au fond, ils veulent juste le pacte et l’argent du pacte, et ils ne s’en cachent pas vraiment, le reste, c’est un peu pipeau!

Article paru dans l'Humanité du 19 février 2014.