Noir, c’est noir. C’est connu, quand le PS est au pouvoir, il n’y a plus d’espoir: «les entreprises», très petites boîtes et CAC 40 confondus, sont au fond du trou. Sous Mitterrand, en 1981-1982, elles doivent encaisser les 39 heures, la retraite à soixante ans, les nationalisations, etc. Avec Hollande, en 2012-2013, les menaces pour les patrons demeurent nettement plus virtuelles, mais rien n’empêche le Medef de hurler à la mort devant la «loi Florange» ou la «taxe à 75%», par exemple. «Les promesses électorales excessives, voire irréalistes, existent dans tous les pays, écrit Yvon Gattaz dans une tribune parue en décembre 2012. Elles peuvent sans doute être pardonnées si elles sont rapidement oubliées devant la falaise granitique des réalités. Mitterrand, naguère, avait accepté peu à peu de suivre nos conseils devant cet immuable principe de réalité qui s’applique aussi inexorablement en économie qu’en physique.»

Selon le patriarche qui l’a maintes fois répété, c’est le 16 avril 1982 que tout se joue entre le gouvernement Mauroy et le CNPF. Ce jour-là, des mois avant le tournant de la rigueur, les socialistes jurent, en coulisses, qu’ils ne toucheront plus au temps de travail, qu’ils allégeront la taxe professionnelle et stabiliseront les prélèvements obligatoires. «Cette promesse verbale, qui ne devait être confirmée par aucun accord écrit pour raison de discrétion vis-à-vis de la presse et aussi vis-à-vis des alliés communistes toujours soupçonneux, fut tenue sans défaillance pendant quinze ans, rapportera plus tard Yvon Gattaz. On peut s’étonner de la discrétion qui entoura cette décision importante. En fait, ni le gouvernement ni le CNPF n’avaient intérêt à crier victoire, il fut donc décidé que nous serions tous discrets et je pus, comme président du CNPF, affirmer aux journalistes nombreux sur le perron que seules quelques mesurettes d’atténuation avaient été tentées pour sauver les entreprises en danger.» Aujourd’hui, entre Pierre Gattaz et François Hollande, la mauvaise pièce de boulevard se joue à front renversé, car au fond, derrière les mesurettes du gouvernement contestées par des patrons distribuant des cartons jaunes, comme en octobre dernier à Lyon, la reddition a été signée avant même que les hostilités ne commencent.

Dans la famille Gattaz, le fils aura au moins profité – même si, évidemment, en bon patron des patrons, il préfère penser qu’il s’est fait tout seul – du travail de sape, discret ou carrément secret, de son paternel qui se pique depuis toujours de «n’avoir jamais fait de politique» avec Mitterrand, mais de lui avoir administré «quelques leçons d’économie» lors de leurs rencontres «confidentielles». «Quand je suis arrivé au CNPF, j’avais devant moi un SUT, socialisme utopique et tranchant, qui s’est transformé en SAR, socialisme arrondi et responsable, rigole Yvon Gattaz dans un entretien au Nouvel économiste le 30 septembre 1988. Je pense que cette conversion des socialistes à l’entreprise n’est en aucun cas une anomalie de l’histoire. Grâce à mon action et à celle du président de la République (François Mitterrand – NDLR), elle est maintenant définitivement acquise.» Vingt-cinq ans plus tard, juste après le discours de François Hollande sur le pacte de responsabilité, Pierre Gattaz salue les «discours fermement proentrepreneurs» à la tête de l’État et rejoue la comédie du tournant à Las Vegas, il y a quelques semaines: «Le président de la République a compris que la France risquait de rester à l’arrêt alors que tous nos voisins européens ont une croissance qui repart à la hausse, s’emballe-t-il. La gravité de la situation est désormais bien intégrée, ce tournant est très important.»

Chez les Gattaz, bien entendu, on est, comme «l’entreprise», «ni de droite ni de gauche» (Pierre dixit) ou «transpolitique» (Yvon dixit). C’est l’intérêt général que, de 1981 à 2014, le président du CNPF et son héritier au Medef prétendent défendre en bataillant contre les «contraintes» réglementaires et contre les «charges» sociales ou fiscales, au nom d’un syllogisme un brin grossier, mais désormais repris tel quel par les socialistes au pouvoir: la compétitivité détermine la croissance, la croissance crée des emplois, donc la compétitivité crée des emplois!

Alors que le fils Gattaz engage aujourd’hui le Medef dans une vaste opération de communication, avec distribution de pin’s à l’appui, autour du million d’emplois que les entreprises pourraient bien créer, sans engagement formel, si et seulement si l’État leur offre 100 milliards d’euros de baisse des cotisations sociales et des impôts, tout en libéralisant totalement le marché du travail ainsi que le droit social, le père Yvon a, également, durant son mandat multiplié les promesses de créations d’emplois par centaines de milliers contre quelques menus cadeaux au patronat.

En juillet 1984, réclamant l’expérimentation pendant cinq ans d’emplois nouveaux à contraintes allégées (Enca), Yvon Gattaz met un marché sur la table: si les socialistes acceptent de supprimer l’autorisation administrative préalable en cas de licenciement, de fermer les yeux sur les obligations sociales et fiscales liées aux seuils du nombre de salariés dans les entreprises et d’exonérer de taxes et de cotisations sur ces emplois, le CNPF pourrait créer «471 000 emplois supplémentaires, dont 400 000 dès la première année». Devant les railleries que suscite ce chiffrage précis, Yvon Gattaz s’abrite derrière un obscur cabinet de conseils, Pragma, dont l’étude a été réalisée, on l’apprendra plus tard, à partir d’un sondage auprès de 230 chefs d’entreprise. En février 1985, dans l’Express, le président du CNPF en rajoute une couche, affirmant, toujours sur la base d’un sondage Pragma, que la suppression de l’autorisation administrative de licenciement «peut à elle seule débloquer plus de 300 000 emplois nouveaux». D’après les travaux de l’Insee et du Plan, relayés par la presse à l’époque, cette mesure devait entraîner plutôt la destruction de 200 000 emplois, et dès la première année, là encore!

Faciliter les licenciements pour permettre les embauches, quelle idée de génie! Le 18 décembre 1985, sur Europe 1, un journaliste interpelle Yvon Gattaz: «Alors, les mesures immédiates que vous prendriez s’il y avait un changement de gouvernement? D’abord la liberté de licencier? Massacrer le Code du travail, comme dit l’Humanité ce matin?» Et le patron des patrons de s’offusquer: «Oh, massacrer le Code du travail! Le résultat de cette suppression sera une embauche massive, nous la garantissons.» Appelés à «négocier» sur cette mesure de flexibilité, les syndicats finissent, tous, par refuser d’avaliser une telle régression. Et c’est lors de la première cohabitation, le 1er juillet 1986 que le patronat engrange cette victoire. Un an plus tard, le 22 juillet 1987, sur France Inter, Yvon Gattaz se fait nettement moins affirmatif sur les créations d’emploi: «Bien que je sois optimiste sur les effets de cette suppression de l’autorisation administrative de licenciement, je dis que pour l’instant nous ne pouvons pas juger, parce que nous sommes malheureusement handicapés par une croissance plus faible que celle qui était prévue, quelque 3% de croissance en 1987, alors que nous n’aurons au mieux que 1,5%.»

Mais quelques années plus tard, Yvon Gattaz se veut catégorique sur les résultats. «La courbe de l’emploi a bondi, uniquement pour des raisons psychologiques», estime-t-il en 1993. En 2005, dans un courrier des lecteurs au Monde, il peaufine encore la réécriture de l’histoire, en parlant désormais d’emplois «sauvés», et non plus exclusivement «créés». «Les chiffres sont clairs: à partir de 1986, en dix-huit mois, ont bien été sauvés ou créés 375 000 emplois, 246 000 sauvés par arrêt de la descente inexorable de l’emploi depuis cinq ans et 129 000 réellement créés sous forme de nouveaux emplois. On ne peut attribuer le retournement spectaculaire des chiffres à la croissance qui n’est intervenue qu’en 1988. L’influence psychologique néfaste de l’autorisation de licenciement a bien été scientifiquement démontrée.» Et depuis, il reprend cette antienne si peu scientifique (lire ce démontage par l'économiste Michel Husson) dans ses livres comme dans ses entretiens: «On voit le rapport direct entre contraintes et emploi, édicte-t-il. Si on bouche un tuyau à la sortie, il se bouche aussi à l’entrée. On ne peut plus douter que les flexibilités créent de l’emploi.»

Aujourd’hui, plus besoin de tour de passe-passe à la tête du Medef. L’année dernière, lors de la remise de la Légion d’honneur à Yvon Gattaz, «un partenaire exigeant, mais toujours soucieux de construire une relation de confiance», François Hollande avait rappelé la «relation paradoxale» qu’il avait su nouer avec François Mitterrand. Le mois dernier, lors de sa visite d’État aux États-Unis, le président de la République a fait applaudir Pierre Gattaz, empêtré dans un couac de communication sur le pacte de responsabilité. «Il sera même dit que j’ai fait applaudir le président du Medef, a-t-il cru pouvoir blaguer. Je ne doute pas qu’il me rendra la pareille le moment venu, ça fait partie du pacte de responsabilité, je l’avoue.» En 1993, se demandant si un gouvernement de droite aurait pu «obtenir un tel consensus» pour offrir autant de cadeaux au patronat, Yvon Gattaz s’était exclamé dans un bouquin: «Vive les socialistes!» Derrière l’ironie, l’histoire fait parfois des pieds de nez.

Derrière les légendes,
toujours le coup de pub

Yvon Gattaz adore raconter. Sa vie d’abord, et celle des autres qui aiment les jobs sous-payés ou qui voient leur licenciement comme une nouvelle aventure.

Toujours disponible pour rudoyer les syndicats – qu’il rebaptise subtilement les «saints-dicats» – ou pour apprendre aux Français les joies héroïques de la création d’entreprise, Yvon Gattaz n’a rien aimé tant que raconter des histoires à ses contemporains. Un jour, en septembre 1986, alors que la droite revenue au pouvoir disserte sur les «petits jobs», le patron des patrons témoigne à la radio: «J’ai rencontré, moi, un garçon qui avait une maîtrise de lettres et qui pressait des oranges, il était ravi.» Le problème, c’est que, parfois, certains posent des questions derrière: à l’époque, l’Huma, en l’occurrence, avait cherché à obtenir du CNPF les coordonnées de ce jeune homme ravi de son boulot, mais, au terme d’une journée d’investigations de haut vol dans tous ses services, le patronat avait fini par éconduire notre journaliste, en lâchant le morceau: «Ah mais vous êtes obsédé par cette opération de relations publiques!»

Dans son dernier livre, Création d’entreprise, la double révolution (éditions Eyrolles), Yvon Gattaz se livre, derrière la banale et sommaire anthropologie de l’entrepreneur en créateur qui aime le risque, à un audacieux récit entremêlant sa propre biographie et l’évolution de «l’esprit d’entreprise» en France. Grosso modo, en matière de créations d’entreprise, c’est le «calme plat» dans les années 1950-1960. Puis Mai 68 vient tout ravager, et Gattaz en est encore indigné aujourd’hui: il se souvient être allé affronter devant la Sorbonne le «triste galimatias» fait de «rêve», de «fougue», de «frustration», de «vindicte» et de «ressentiment contre tout le monde» de ces «faux révolutionnaires qui volaient notre vraie révolution» – celle des ingénieurs qui, comme lui, créaient leurs entreprises, bien sûr. Heureusement, alors que les grèves de Mai emportent tout sur leur passage, un «signal fort», d’après l’ex-président du CNPF, est donné dès 1970 avec la publication… de son propre livre, les Hommes en gris, le «tout premier ouvrage sur la création d’entreprise à partir de zéro». Vient ensuite l’arrivée de l’union de la gauche au pouvoir en 1981: «L’entreprise était menacée de disparaître par la coalition politique socialo-communiste et son programme commun», dramatise-t-il, tout en racontant ensuite comment il a joué de la «victimisation» de l’entreprise pour arracher les cadeaux à Mitterrand puis à Chirac.

Au bout du compte, Yvon Gattaz invite à prendre exemple sur les Américains, «toujours prêts à s’investir dans une nouvelle aventure». «Lorsque nous avons fermé une usine dans le Connecticut, décrit-il, nous avons été surpris par les réactions positives des salariés, prêts à se mettre à leur compte dans les domaines les plus variés, par exemple gérant de station-service, avec l’appui moral de leur famille et de leurs amis, toujours prêts à les aider dans ces nouvelles aventures.» Où peut-on joindre ces ravis licenciés, monsieur Gattaz?

Articles parus dans l'Humanité du 26 février 2014.