Pendant quinze jours, au mois d’octobre dernier, les audiences de ce procès hors normes, et sans parties civiles, avaient permis aux anciens dirigeants de l’UIMM de dresser un écran de fumée, tout en continuant leur travail de sape contre le syndicalisme.

Poursuivis pour avoir fait disparaître, entre 2000 et 2007, 16,5 millions d’euros en liquide des comptes cachés de l’Entraide professionnelle des industries et des métaux (Epim, une caisse antigrève mise en place en 1972 par l’UIMM), Denis Gautier-Sauvagnac, ses acolytes et leurs avocats avaient multiplié les allusions et fini par dire que l’argent du patronat servait à financer les syndicats. «Toutes les confédérations», avaient-ils insisté. Pour justifier la stratégie de défense de son client, entre insinuations et omerta, Me Jean-Yves Le Borgne, avocat de Denis Gautier-Sauvagnac, avait même cru pouvoir ironiser: «La réalité, c’est que si les damnés de la terre apprenaient que leurs dirigeants touchaient de l’argent du patronat, l’Internationale leur resterait en travers de la gorge.» Las! Le tribunal correctionnel de Paris n’a manifestement pas été convaincu. Dans ses attendus, il durcit encore le ton, après le réquisitoire assassin du parquet qui avait raillé des pratiques similaires à celles des affaires de grand banditisme.

Pour le tribunal, Denis Gautier-Sauvagnac a eu «une participation centrale, en connaissance de cause et pendant des années, au fonctionnement d’un système occulte de distribution d’importants fonds en espèces alors même qu’il disposait de tous les pouvoirs pour mettre un terme à ces pratiques frauduleuses». Or, «contrairement à ce qu’a soutenu à l’audience Denis Gautier-Sauvagnac», ces pratiques «ne concouraient pas à une meilleure régulation de la vie sociale mais concouraient à alimenter des soupçons de financement occulte de partis politiques, d’achats de parlementaires, d’achat de la paix sociale, d’enrichissement personnel, à jeter le discrédit sur tous les décideurs publics ou privés de la vie politique et économique du pays, de telle sorte qu’elles sont extrêmement négatives pour l’intérêt général». Cette affirmation des pontes de l’UIMM contribue, notent encore 
les juges, «à installer dans l’esprit que la négociation est entachée d’une irréductible connivence portant lourdement atteinte à l’équilibre de la démocratie sociale et à la loyauté des relations économiques».

Au nom de Denis Gautier-Sauvagnac, Me Jean-Yves 
Le Borgne a dénoncé «une peine démesurée, un jugement d’une sévérité sans pareille» et annoncé son intention de faire appel.

Une caisse secrète qui a bien servi… la droite!

Dans un document daté du 18 février 1972, les stratèges de l’UIMM déplorent: «Notre système actuel d’assurance mutuelle n’est plus du tout adéquat pour répondre aux problèmes qui risquent de se poser à nos industries.» Dans la foulée, ils proposent de créer une nouvelle caisse à laquelle cotisent volontairement les entreprises (0,02% de la masse salariale): ce qui signe la naissance de l’Entraide professionnelle des industries métallurgiques (Epim), dès le 1er mars 1972. C’est cette caisse noire qui a permis à l’UIMM de financer les milices patronales 
dans les entreprises, ainsi que la reconversion de membres du groupuscule d’extrême droite Occident en jeunes loups néolibéraux, comme Alain Madelin ou Hervé Novelli. Depuis 
des années, de nombreuses enquêtes 
ont établi que les flux financiers du patronat 
de la métallurgie, acteur central du CNPF 
puis du Medef, ont alimenté une droite terrorisée par le péril rouge.

Tel quel: extraits du jugement du tribunal 
correctionnel de Paris, 10 février 2014

«Il résulte que les fonds remis à hauteur 
de 16 546 691 euros par l’UIMM à Denis 
Gautier-Sauvagnac ont été utilisés par ce dernier pour payer des compléments de rémunération en espèces à des salariés de l’UIMM (…) et pour un usage discrétionnaire qu’il était le seul à connaître précisément, dont il ne rendait utilement compte 
à quiconque au niveau interne, ce qui n’est conforme ni à la loi du 21 mars 1884 qui n’avait pas pour objet de permettre à une personne physique, dirigeant d’un syndicat ayant tous les pouvoirs, d’utiliser de manière discrétionnaire les fonds de ce syndicat, ni aux statuts 
de l’UIMM qui ne confiaient pas plus à un seul homme, 
fût-il le délégué général, d’utiliser les fonds à sa guise. »

En effet, Denis Gautier-Sauvagnac a refusé tant au cours de l’instruction préparatoire que durant l’audience correctionnelle de justifier la réalité des versements intervenus, de leurs montants, de l’identité des bénéficiaires, des sommes dont il s’agit ainsi que de la compatibilité desdits versements avec l’objet statutaire de l’UIMM. La seule concession à l’impérieuse exigence d’explications a résidé dans l’allégation selon laquelle les fonds litigieux eussent été remis aux cinq syndicats de salariés représentatifs afin d’apporter un concours financier aux organismes participant à la vie sociale française. Une telle affirmation, à la supposer conforme 
à la réalité des faits, est d’autant plus inacceptable 
qu’il ne saurait être sérieusement nié que le versement, sous forme d’espèces, de fortes sommes d’argent 
à des organisations syndicales dont la mission première est la défense de l’intérêt collectif des salariés 
qu’elles représentent est de nature à altérer gravement 
la sincérité de la négociation syndicale. (…)

En tout état de cause, en l’absence de preuve 
de conformité de l’usage des sommes ainsi prélevées 
sur les fonds syndicaux à l’objet statutaire de l’UIMM, 
celui-ci doit par suite être regardé comme s’étant 
opéré à des fins étrangères audit objet ou dans 
le dessein de satisfaire l’intérêt personnel de son auteur. Le détournement frauduleux est établi à l’encontre de Denis Gautier-Sauvagnac.»

Articles parus dans l'Humanité du 11 février 2014.