Gagas du gotha et gogos du ghetto

Ni plage ni casino pour la bonne société en ce 15 août – trop mal fréquentés. Pour sortir du lot, les Deaurichards savent qu’il faut prendre la «route des CréaCteurs» et s’arrêter à la «CreaCtive place», une départementale et un giratoire, le long de la voie ferrée, rebaptisés en mars par les génies du conseil municipal. Cap sur TradArt, une maison d’enchères ouverte au printemps. Même en pleine vente d’art contemporain, James Fattori, le commissaire-priseur, a un petit mot gentil pour saluer l’arrivée du beau linge. Il y a : «Bonjour, vroum-vroum, l’homme à la Porsche.» Ou : «Mes hommages, Madame, quelle crinière!» Puis : «Cette œuvre va au monsieur qui porte cette magnifique chemise Ralph Lauren, qu’il a dû acheter chez mon ami, dans la rue que vous connaissez bien…»

Quand les enchères ne prennent pas sur une lithographie, le voilà qui sort la brosse à reluire: «C’est vrai, vous avez raison, ce n’est pas très beau, mais pour une chambre d’amis, c’est super, vous êtes sûrs qu’ils ne reviendront pas!» Pour leurs résidences secondaires, sans doute – le commissaire-priseur vante à de nombreuses reprises le «côté déco» des œuvres présentées –, une vingtaine d’acheteurs se disputent des eaux-fortes de Zao Wou-ki (entre 3 000 et 4 000 euros chacune), un tableau d’un gars «qui a travaillé avec Basquiat» (6 000 euros), des lithographies de Bram Van Velde «pour la caravane», un Batman et un Spiderman en résine (3 600 euros pièce), des néons avec des cow-boys ou la langue des Rolling Stones, des chiots issus d’une très grande série de Jeff Koons (1 000 euros), des tubes de peinture signés Arman pour 4 500 euros, quatre tableaux de Marcel Delmotte avec des cheminées d’usine (8 000 euros au total), des flippers, un bronze quasi industriel de la marque Salvador Dali (2 800 euros), des pompes à essence, des morceaux de street art à 1 800-2 500 euros, etc.

La partie de Monopoly s’achève. Sur le rond-point, au volant d’une Porsche Carrera décapotable, un gamin attend son père qui cale ses emplettes en vitesse sur la banquette arrière, avant de repartir pied au plancher.

A l'hippodrome, de la poudre au bal masqué

Avant la première course du programme, ce même jeudi, les jockeys sont arrivés dans le rond de présentation avec des masques chirurgicaux sur le bec. Une manière de soutenir l’un de leurs camarades, suspendu trois mois après avoir été contrôlé positif à la cocaïne. «La contamination accidentelle est quand même punie par les commissaires, au titre du manque de clairvoyance du jockey qui aurait dû se prémunir de cette contamination, dénoncent-ils. Nous estimons cela impossible à moins de vivre dans un environnement totalement aseptisé… Ou de ne plus vivre du tout!» «Si ça continue, on va leur interdire d’embrasser une fille dans une soirée, ou de boire dans son verre», murmure un libertaire portant le panama.

Le polo, c'est l'exploitation

Vendredi après-midi, dans la queue pour rentrer au polo de Deauville, juste à côté de la Bentley rutilante du sponsor, Madame a sorti un billet de 50 euros. «Mais c’est gratuit, les jours de semaine», refuse l’hôtesse. Madame rangera son oseille, presque déçue. C’est ainsi, les organisateurs des Coupes d’or et de bronze – les tournois estivaux de la station balnéaire auxquels participent notamment Laurent Dassault et son équipe – veulent «démocratiser» ce sport qui pâtit d’une image trop élitiste. Dans leur prospectus publicitaire, ils promettent un «service de snack à des prix normaux» – à 2,50 euros, le café ne coûte que deux fois le tarif au bar – pour que l’ambiance soit «plus conviviale, plus décontractée». Mais parmi les habitués, ça coince. «Ce que je viens de voir me donne des haut-le-cœur, grince une coquette qui part se réfugier à bonne distance, autour d’une table réservée pour 50 euros le match, avec des hot-dogs et une bouteille de champagne dans un seau à glace. Enfin, il vaut mieux que ça soit maintenant que ce soir pour l’asado (barbecue à la mode gaucho argentin, NDLR) organisé pour la vente de yearlings…»

Le match commence. Il y a Talandracas, l’équipe du banquier d’affaires Édouard Carmignac, spéculateur sur les matières premières et utilisateur de produits dérivés, 43e fortune française (1,2 milliard d’euros) selon le classement de Challenges, qui a commencé le polo en 1981, «comme un acte de résistance active». Mais sur le terrain, le «prince de la gestion de patrimoine», d’après l’expression des gazettes, ne se transforme pas en roi du maillet. Même le commentateur officiel de la partie ne peut s’empêcher de ricaner quand le capitaine – un grade accordé à celui qui paye, pas à celui qui joue le mieux – rate l’immanquable: «Aïe, aïe, aïe! Édouard Carmignac… et ça passe à côté», glousse-t-il.

Au bout du compte, Talandracas remporte la partie: 12-10. En attendant la remise des trophées, les élégants ne saluent que la performance des deux joueurs professionnels argentins qui, recrutés à prix d’or par Carmignac, ont fait, seuls, la différence. Mais quand le patron arrive en sueur et qu’il réclame un véhicule plutôt qu’un simple sac de voyage Bentley, tous se serrent autour de lui : «Bravo, vous avez été formidable», susurrent-ils.

Quand on aime, on ne compte pas

Né et ayant grandi à Deauville, Antoine Lepage travaille depuis le 3 décembre 1980 comme équipier à l’hôtel Normandy, appartenant au groupe Lucien-Barrière. Il y est délégué du personnel CGT. Sur sa petite terrasse, au rez-de-chaussée d’un appartement, à Touques, il parle sans acrimonie de son salaire au palace : 1 400-1 450 euros par mois, avec trente-trois années d’ancienneté, et zéro euro d’augmentation annuelle. «C’est sûr, ce ne sont pas des gros salaires, admet-il, on ne risque pas de faire des folies. Certains vont dépenser en une heure ce que nous, on gagne en un mois, mais depuis le temps que je suis dans la maison, je prends sur moi, pas le choix!»

Dans le cercle de protection

Samedi, c’est le grand jour à Deauville: les enchères sur les yearlings, ces poulains de dix-huit mois issus de savants croisements entre les meilleurs pur-sang de course, vont débuter pour s’achever ce mardi. Depuis quelques jours, à l’aérodrome, à une dizaine de kilomètres de la station balnéaire, les jets déversent des rois du pétrole ainsi que des courtiers irlandais ou australiens. Sur le parking réservé de l’hippodrome, pile-poil entre le champ de courses et l’établissement Élie-de-Brignac, des voituriers garent les Rolls-Royce, Bentley, Jaguar, Maserati, Porsche Cayenne, 4x4 Audi ou Lexus… Et, tout de même, quelques Mercedes ou BMW. «Voulez-vous que nous fermions les portes, Monsieur?», hèle l’un d’entre eux.

Entre les courses, le joli monde se positionne au cœur du rond de présentation pour deviser dans un délicat entre-soi, à l’écart de la foule qui boit de la bière ou mange une glace. Les jeunes femmes se montrent leurs derniers achats chez Vuitton ou Lancel. C’est l’heure du cigare pour les hommes qui, pour certains, arborent le médaillon du Cercle de Deauville. Electra Niarchos, l’une des héritières du supermagnat Stavros Niarchos, qui quitta la Grèce pour la Suisse après l’arrivée des socialistes au pouvoir, reçoit le prix pour l’un de ses chevaux. Puis c’est le cheikh Joaan Bin Hamad Bin Khalifa Al-Thani, l’un des fils de l’ex-émir du Qatar, qui fend la foule, après avoir, lui aussi, posé et serré des mains après la victoire d’une monture: une assistante lui passe une lingette pour qu’il puisse se désinfecter la pince.

Un peu de caviar avec votre poulain ?

Peu à peu, la «transhumance», selon l’expression consacrée à Deauville, des belles personnes de l’hippodrome aux enchères commence. Dans le havre d’Arqana, l’entreprise qui organise les ventes de yearlings, contrôlée par le groupe Dassault et l’Aga Khan, tout est calme une heure avant le début de l’événement. Les enchérisseurs examinent encore quelques poulains. Au bar de l’établissement, pendant que des traders britanniques boivent des pintes, la bonne société crache sur les impôts et la TVA: «Il faut faire gaffe parce qu’on va se retrouver avec tous nos chevaux en Irlande ! Vraiment, en France, on nous empêche de bosser…» Devant les caméras, Éric Hoyeau, le PDG d’Arqana, préfère évoquer l’importance de la filière pour ses «70 000 emplois». Mais tout ne va pas si mal dans ce tout petit monde! Et une fois les enchères entamées, les faits parlent d’eux-mêmes. Dès le cinquième yearling, le compteur affiche 620 000 euros. Le quatorzième lot part à 1 million d’euros. Et ainsi de suite : au total sur les quatre jours, quatre chevaux ont été vendus entre 1 et 1,5 million d’euros à des princes du Moyen-Orient, des investisseurs australiens ou irlandais, et soixante-deux à plus de 200 000. Et tout cela, en moins de trois minutes, au rythme lancinant de la voix des commissaires-priseurs.

Le soir, place Morny, l’ordre naturel règne à présent. Pendant que les investisseurs ripaillent dans les bouis-bouis bling-bling de Deauville – pizza au caviar au Santa Lucia, homard bleu au Ciro’s Barrière, moules chez Miocque, etc. –, les CRS contrôlent un véhicule immatriculé dans le Val-de-Marne, avec un drapeau tunisien accroché au rétro. À quelques pas, un homme accroche les derniers badauds: «S’il vous plaît, vous n’auriez pas 50 centimes? Je n’ose pas demander plus…»

Article paru dans l'Humanité du 21 août 2013.