«- J'ai des envies d'voyages.
L'Océanie, Bora-Bora, les vahinés...
Tu connais?
- Pourquoi? Tu veux m'emmener?
- On n'emmène pas des saucisses
quand on va à Francfort.»
Le Pacha

En France, Eric Woerth met illico presto le tam-tam en sourdine: parmi les 200 Français soupçonnés d'avoir transféré des actifs dans le confetti alpin pour un montant cumulé d'un milliard d'euros, il n'y a, assure le ministre du Budget, que des quidams, de parfaits inconnus. «Le secret fiscal existe, ajoute-t-il. On ne lâche pas les noms en pâture.» Le gouvernement UMP connaît ses classiques en matière d'exil fiscal. Malheureusement, tout le monde ne sait pas que, dans le monde des fuyards et des évadés, la discrétion est la règle d'or.

En décembre 2006, l'Événement, un mensuel chic de Bruxelles, tout à sa joie d'épater les nouveaux venus, livre un volumineux dossier sur ces Français «célèbres, fortunés, entreprenants, qui ont choisi de vivre en Belgique». «Ce qu'ils aiment chez nous, ce qu'ils fuient chez eux», crâne le canard. Mais alors que, d'après une estimation des banquiers autochtones, les richissimes Français auraient déjà délocalisé outre-Quiévrain près de 3 milliards d'euros de patrimoine, ces «SDF», des «sans difficultés financières» selon leur affectueux sobriquet, sont furax de trouver leur blaze étalé sur la place publique: les Mulliez, les Taittinger, les Bich, les Darty et les centaines de familles qui ont choisi le plat pays pour ses avantages fiscaux (pas d'impôt sur la fortune, pas de taxation des plus-values, transmission aisée du patrimoine, etc.) colonisent les quartiers chics de Bruxelles et les villages proches de la frontière, mais ils n'apprécient les feux de la rampe que lorsqu'ils les allument eux-mêmes.

Dans la Confédération helvétique, au moins, ces forfanteries de parvenus ne risquent pas d'arriver: luxe sans ostentation, calme jusqu'à l'ennui et volupté du secret bancaire. Selon l'hebdomadaire économique Bilan, dont le palmarès ne prend en compte que les patrimoines supérieurs à 100 millions de francs suisses (61 millions d'euros), une très grande fortune de Suisse sur dix est française. Et dans son édition 2007, le journal fait l'inventaire, d'Éric Peugeot (4,8 milliards d'euros) et Benjamin de Rothschild (3 milliards) à Claude Berda, Philippe Hersant et Robert-Louis Dreyfus (900 millions chacun)... Sans oublier Antoine Zacharias (240 millions d'euros), une vieille connaissance.

Débarqué de la présidence de Vinci, le numéro un mondial du BTP, le 1er juin 2006, «Zach» le proscrit a trouvé refuge à Genève. Grâce à son parachute doré de 13 millions d'euros et son matelas de stock-options estimé à 174 millions d'euros, il s'est payé rubis sur l'ongle un pied-à-terre de 6,5 millions d'euros dans la cité de Calvin. Au Point, le paria du patronat confie qu'il adore cheminer dans les vignes de la campagne voisine et se planter devant le théâtral jet d'eau sur le Léman. À ses heures perdues, Antoine Zacharias gère son patrimoine avec une prudence de Sioux: des bricoles dans un projet immobilier au Cambodge, quelques modestes participations dans une poignée de boîtes, mais lui ne se gêne pas pour le clamer, rien de rien dans le caritatif. «L'ancien empereur du BTP profite surtout de la vie», nous rassure l'hebdomadaire. Mais derrière cette image de petit père tranquille, Gargantua - c'est l'un de ses nombreux surnoms - s'apprête à sortir de sa retraite. Momentanément: un aller-retour éclair, simple blitz en classe affaires, direction le tribunal de commerce de Nanterre, où, fin mars 2008, Antoine Zacharias compte bien récupérer 81 millions d'euros, le montant des stock-options dont il estime avoir été indûment privé après son expulsion de Vinci.

À la même période, au printemps dernier donc, d'autres exilés ont eux aussi remis les pieds dans l'Hexagone. Bernard Oppetit par exemple, un polytechnicien, ancien de BNP Paribas, qui a créé à Londres Centaurus, une boîte de capital-risque immatriculée dans un célèbre paradis fiscal, les îles Caïmans. Avec un autre fonds activiste, Pardus, il s'est emparé d'environ 20% du capital de l'entreprise informatique Atos, déjà engagée dans une vaste restructuration qui frappe ses 16 000 salariés en France. Mais, insatiables, les fonds d'investissement entendent «réveiller le cours en Bourse» en organisant le démantèlement d'Atos, la délocalisation massive vers l'Inde ou la vente par appartements aux concurrents... «Si vous ne faites pas ce qu'on veut, il y aura du sang sur les murs», chantent les requins des îles Caïmans. Las! Au bout de mois de bastons, l'ouragan venu des Caraïbes se dégonfle et, en juin, Centaurus et Pardus rentrent sagement - pour l'heure - au conseil d'administration d'Atos.

Débouté, fin mai, de ses demandes à Nanterre, Antoine Zacharias est retourné à Genève. Il reviendra en France pour l'appel. En attendant, fort de son magot et de sa retraite-chapeau (2,2 millions d'euros par an), il a tout le loisir de se raconter de belles histoires. Celle-ci est vachement bien: la scène se déroule dans un taxi au lendemain du «putsch» qui l'a renversé et le chauffeur annonce que, pour lui, la course sera gratuite... «Il avait acheté des actions Vinci quelques années auparavant, narre l'ex-PDG, toujours dans le Point, et m'a dit : "Vous m'avez payé mon pavillon, nous sommes quittes."»

Article paru dans l’Humanité du 31 juillet 2008.